Réchauffement global, réponses locales
Dynamique des lisières forestières supérieures dans les Pyrénées orientales :
Apports du projet SpatialTreeP
Thierry Feuillet · Université de Caen Normandie, UMR IDEES · pour l’ensemble du consortium
IDEES, Université de Caen Normandie Thierry Feuillet, Pablo Moreno-Garcia, Léa Keurinck, Roman Lagalis
LADYSS, Université Paris 8 Johan Milian, Bénédicte MacGregor
Pléiade, Université Sorbonne Paris Nord Frédéric Alexandre, Déborah Birre (aujourd’hui FRB-CESAB)
DYNAFOR, INRAE / Toulouse INP Luc Barbaro, David Sheeren, François Calatayud, Thierry Gaubert
CEFE, CNRS Montpellier Xavier Morin
SETE, CNRS Moulis Maxime Cauchoix, David Funosas
Science-Po Toulouse Steve Hagimont
PRODIG et CIST, Université Paris Cité Paul Passy, Olivier Theureaux
ESPACE, Université d’Avignon Matthieu Vignal
Universidad de Zaragoza (IUCA) Roberto Serrano-Notivoli
Philipps-Universität Marburg Maaike Y. Bader
CESBIO, INRAE Vincent Thierion, Valentine Bellet
UPPA Mathilde Lamothe
Pourquoi les lisières ne montent-elles pas toutes ?
Le récit attendu : le climat se réchauffe, les forêts montent uniformément.
Ce que l’on observe dans les Pyrénées orientales, entre les années 1950 et 2015 :
+39 m décalage altitudinal moyen
−212 / +308 amplitude des décalages observés, en mètres
+2,1 °C hausse de Tmax entre 1950–84 et 1985–2020, sur tous les sites
Un forçage climatique quasi homogène, des réponses forestières qui vont de la régression franche à la progression de 300 mètres. Le climat seul ne peut pas être l’explication.
Des siècles de pâturage, d’écobuage et de coupes ont abaissé les limites forestières de plusieurs centaines de mètres et modifié la composition : feuillus en bas, Pinus uncinata seulement en haut.
Puis, à partir des années 1950, la déprise : dans la partie ouest de la zone d’étude, la population chute de 54 % en soixante ans.
La lisière que nous mesurons en 1955 n’est donc pas une lisière climatique, mais un état hérité.
La hiérarchie des facteurs de changement — climat, usages, caractéristiques de site — est-elle spatialement structurée ?
Si oui, il faut un cadre spatialement explicite, qui autorise les relations à varier dans l’espace.
La dynamique de la lisière modifie-t-elle les communautés qui l’habitent ?
Question périphérique dans le projet initial, devenue centrale au fil du projet.
Échantillonnage des placettes, Birre et al. 2023
Variation de l’altitude des cinq pixels forestiers les plus hauts.
Variation de la proportion de pixels forestiers.
Variation de la configuration spatiale : diffus, îlots, discret.
Ces trois dimensions ne se déduisent pas les unes des autres. La quasi-totalité de la littérature n’en mesure qu’une, la première.
Forme des lisières, Birre et al. 2023
Une mesure continue et directionnelle du changement de forme, applicable partout où l’on dispose de deux dates d’imagerie.
Birre, Feuillet, Lagalis et al. (2023), Landscape Ecology 38, 779–796.
Trois dimensions, trois jeux de facteurs, une géographie.
52 % des 648 sites ont changé de type de patron entre 1955 et 2015
Aucune corrélation entre l’ampleur du changement de forme et celle du décalage altitudinal.
Mais les directions sont liées : évoluer vers le diffus s’accompagne des plus fortes montées, évoluer vers le discret de stagnations ou de descentes.
Changement de forme des lisières (1955-2015), Birre et al. 2023
Sur 94 variables candidates, 44 retenues, puis LASSO et sélection pas à pas :
| Dimension | Déterminants principaux |
|---|---|
| Infilling infill | Indice d’humidité topographique, exposition au vent |
| Décalage altitudinal alt | Variabilité du sky-view factor : hétérogénéité topographique |
| Forme forme | Composition spécifique (feuillus vs conifères), lithologie |
Trois jeux de facteurs distincts, pour trois processus distincts. Réduire la dynamique d’écotone au décalage altitudinal, c’est aussi choisir un seul jeu d’explications.
Birre, Feuillet, Milian et al. (2026), Science of the Total Environment 1013, 181318.
AFM sur les variables d’environnement, puis classification. Aucune coordonnée géographique dans l’analyse — et pourtant :
Basse altitude, feuillus, usage pastoral long puis déprise brutale. Plus fortes montées, transitions îlots ↔︎ discret.
Pelouses pâturées et bois pâturés, relief accumulant l’eau. Stagnation altitudinale, infilling maximal.
Haute altitude, P. uncinata, moins accessible, usage faible. Légères remontées, formes diffuses.
Les trois classes se révèlent spatialement contiguës. Les effets de site ne sont pas du bruit local : ils s’organisent en régions, et ces régions sont d’abord des trajectoires d’usage.
Modèles additifs généralisés, interaction élévation × ΔTmax : l’interaction non linéaire l’emporte nettement.
Seuil objectif issu d’un mélange gaussien : 1942 m, cohérent avec la limite montagnard / subalpin dans les Pyrénées, et avec la bascule Fagus → Pinus.
Décalages plus amples, mais faiblement liés au réchauffement : rebond forestier après déprise pastorale.
Décalages plus faibles, mais nettement liés au réchauffement : contrainte physiologique, démographie lente.
Régressions géographiquement pondérées robustes, une par zone et par dimension :
| Modèle | β moyen | Sites à tendance détectable |
|---|---|---|
| Décalage · montagnard alt | −3,61 | 23,4 % |
| Décalage · subalpin alt | +2,36 | 16,9 % |
| Infilling · montagnard infill | −0,57 | 42,2 % |
| Infilling · subalpin infill | −1,51 | 27,9 % |
Le signe de l’effet du réchauffement change selon les secteurs, et les secteurs de même signe sont spatialement groupés. C’est de la non-stationnarité et non du bruit.
Hétérogénéité des effets du réchauffement (1955-2015) sur la dynamique de la lisière, Feuillet et al. 2026
Pente et indice d’humidité. Les sites pentus et bien drainés répondent positivement au réchauffement ; les sites concaves et engorgés, négativement ou pas du tout.
Substrat cristallin, sols acides et superficiels : réponses négatives. Substrat sédimentaire : réponses neutres à positives.
Sur les versants raides, deux effets se superposent : des conditions physiques favorables, et un abandon pastoral plus précoce parce que ce sont les versants les moins accessibles. Nos données ne permettent pas de les séparer.
Acoustique passive
Transects standardisés
Deux groupes biologiques complémentaires pour étudier les conséquences écologiques de la dynamique des lisières.
Les espèces dominantes des lisières supérieures sont plus abondantes sur les lisières stables que sur les lisières progressives.
Les estives conservent leur cortège quelle que soit la dynamique de la lisière.
La diversité taxonomique et fonctionnelle répond conjointement :
La forme de l’écotone, autant que sa position, contribue à structurer les communautés qui l’occupent.
Funosas et al. (2024), Ecological Indicators 164, 112146 · Blot (2024), mémoire de M2
Ce qu’elle contrôle :
Problème : difficulté à quantifier la pression/déprise pastorale.
Mais dès qu’on raisonne en profils plutôt qu’en variables, la trajectoire pastorale devient le premier discriminant entre les régions.
27 entretiens auprès d’éleveurs, de gestionnaires forestiers et d’agents de réserves.
Ces pratiques ne sont pas le contexte extérieur du processus écologique : elles en sont un déterminant, au même titre que la lithologie ou la pente.
Il détermine où l’arbre pourrait pousser. Il a augmenté partout de façon comparable, et n’explique donc pas les contrastes observés.
Des siècles d’agropastoralisme ont abaissé les lisières et modifié la composition. La déprise déclenche la recolonisation, la pression bloque tout.
Drainage, substrat, exposition, accessibilité : ils atténuent, amplifient, ou inversent l’effet du réchauffement.
D’où le titre. Ce cadre réconcilie des résultats de la littérature qui paraissaient contradictoires : ils décrivent souvent des systèmes différents, mesurés sur des dimensions différentes, à des altitudes différentes.
Acquis
Suites
tfeuillet.gitpages.huma-num.fr/spatialtreep · thierry.feuillet@unicaen.fr
ANR SpatialTreeP (ANR-21-CE03-0002) · 2022–2024